Fraîchement diplômé de l’École Centrale des Arts et Manufactures (aujourd’hui l’École Centrale de Paris), le jeune Boris Vian est embauché en 1942 à l’AFNOR, l’Association Française de Normalisation. Là-bas, il s’occupe de la standardisation des goulots, des bouchons et des flacons, un sujet qu’il maîtrise de par ses participations actives aux fêtes bien arrosées de la jeunesse parisienne à Saint-Germain-des-Prés. Il y reste quatre ans et ce passage lui fournira une inspiration pour ses romans et confirmera son goût pour les inventions.
Rétif à la bureaucratie et à l’autorité, et fort d’un tempérament prompt à la provocation, Boris Vian observe son petit monde et n’hésite pas à écrire ses futurs romans pendant ses heures de bureau, dès que ses supérieurs ont le dos tourné. Il existe ainsi un brouillon original de « l’écume des jours » écrit au verso de feuillets à l’en-tête de l’AFNOR. Son texte éblouissant y côtoie des listes de spécifications et de tolérances pour extincteurs à poudre. Comme quoi, un univers bureaucratique à la Brazil peut néanmoins permettre l’expression d’un génie créatif...
Moqueur, Boris Vian s’inspire des travers de l’AFNOR dans son roman Vercoquin et le plancton pour décrire un monde régenté à l’excès, et s’amuse à caricaturer la vie de bureau avec ses réunions interminables et ses employés qui ne pensent qu’à chahuter dès que les chefs s’absentent. Boris Vian n’aurait d’ailleurs pas renié la norme sur les unités pifométriques ; il a d’ailleurs écrit une fausse norme sur les jurons classés en fonction des régions et des métiers.
On connaît le sens suraigü de la provocation de Boris Vian à travers l’épisode Vernon Sullivan, son double sombre qui fit scandale à l’époque et qui suscita une violente guérilla de la part de la censure et des protecteurs de l’ordre moral. Les romans publiés sous ce pseudonyme sont aujourd’hui considérés comme des chefs-d’œuvre puissants. Ils mettaient en scène la ségrégation aux Etats-Unis, la violence, le sexe, la prostitution, le crime… bref, les ingrédients du roman noir, un genre à part entière. Quatre romans seront publiés entre 1946 et 1950 sous le nom de Vernon Sullivan avant que le secret ne soit éventé. Parmi ces romans, le célèbre J’irai cracher sur vos tombes, commencé dans les bureaux de l’AFNOR.
Ces romans vaudront à Boris Vian moults plaintes et procès, menés notamment par le Cartel d’action sociale et morale, et ils seront plusieurs fois interdits puis réhabilités à la faveur des lois d’amnistie d’après-guerre. Mais le côté sulfureux de ses romans attire le public et c’est un succès de librairie qui permet à Boris Vian de vivre largement de ses droits d’auteurs, bien plus que sa petite solde d’ingénieur à l’AFNOR. Il claquera d’ailleurs la porte de cette institution au bout de 4 ans, un peu à la façon des gagnants du Loto dans la pub : « au revoir, au revoir président… »
Mais Boris Vian n’a pas qu’un côté sombre et on lui préfèrera peut-être sa passion pour le Jazz (il joue régulièrement dans les clubs de Saint-Germain) et ses contributions notables à la chanson française. Il écrit les textes, compose certaines des musiques et fini par les chanter lui-même. On connait bien-sûr le célèbre On n’est pas là pour se faire engueuler..., chanté par Vian. Ou bien la non moins célèbre Complainte du progrès, peut-être inspirée par ses activités de normalisation. Moins connu mais totalement hilarant, le Blues du dentiste chanté par Henri Salvador et orchestré par un autre génie : Quincy Jones. Il faut découvrir ou réécouter ses chansons et se réjouir de ses provocations, de son humour et de son talent d’écriture : J’suis snob, La java des bombes atomiques, Faut qu’ça saigne ou enfin, le poignant Le déserteur qui valut à Boris Vian des accusations de trahison envers la nation (en pleine guerre d’Indochine).
Boris Vian fait partie de la guilde des génies partis trop tôt, comme Amy Winehouse, Jimi Hendrix, John Lennon ou Évariste Galois. Affecté par un cœur fragile, Boris Vian meurt à 39 ans en assistant à la première du film tiré de J’irai cracher sur vos tombes, film totalement raté qui le plongeât dans une affliction fatale.
L’AFNOR est aujourd’hui fière de son illustre employé et lui a volontiers pardonné son insubordination et sa paresse. Après tout, la normalisation a inspiré quelques pages brillantes de la littérature française.